Christophe BOISVIEUX, est né en 1960.

Titulaire d’une licence de Sciences Économiques, il s’oriente vers le journalisme en 1984. Lauréat du prix Air France / Ville de Paris, il parcourt le monde depuis près de 30 ans et collabore à de nombreux magazines internationaux en tant que photographe et rédacteur. Outre la presse, ses photographies ont fait l’objet de plusieurs expositions, à l’espace CANON, au salon de la Photo et au musée d’art moderne de la ville de Paris.

Il est également l’auteur de nombreux livres de voyage sur la France, la Thaïlande, le Vietnam, la Scandinavie, le Maroc et l’Inde parus aux éditions du Chêne, Romain Pages,Vilo et EDL. Son travail de photographe a essentiellement pour objet aujourd’hui le rapport entre l’Homme et le sacré.

Il a réalisé de nombreux reportages sur le christianisme, le chamanisme, les grandes religions de l’Inde et est l’auteur avec Olivier Germain-Thomas d’un livre sur le bouddhisme, “Lumières du Bouddha”.

India, Uttar Pradesh, Holi festival, Colour and spring festival celebrating the love between Krishna and Radha.

HOLI : L’ORGIE DES COULEURS

CHAPO

Célébrée chaque année autour de la pleine lune du mois de Phalguna, situé en février-mars, Holi, dont l’origine védique se perd dans la nuit des temps, est la fête hindoue de la fertilité, des couleurs et du printemps. Très populaire en Inde, elle est fêtée avec une ferveur exceptionnelle au nord du pays, dans la région de Mathura, la ville de naissance du dieu Krishna.

Depuis plusieurs heures déjà, la fête bat son plein, les danses se succèdent au rythme incessant des tambours dans un nuage de poussière multicolore. Sur les terrasses du temple de Nandgaon, petits et grands s’en donnent à cœur joie, aspergeant d’eau colorée leurs victimes à distance à l’aide de longues seringues. Trempé, maculé de taches de la tête aux pieds, ivre de fatigue et de bruit sous le soleil de plomb, je perds peu à peu toute notion du temps. Soudain, les tambours se taisent, la foule se fait plus dense, plus compacte encore. Un groupe d’hommes massé autour d’un étendard de toile rouge se fraie à grand peine un chemin devant l’autel où se dressent les statues de Krishna et de sa compagne Radha. Puis tout bascule en une fraction de seconde dans une indescriptible orgie de couleurs. Ce ne sont plus des poignées mais des sacs entiers de poudre colorée qui sont déversés sur la foule. Des têtes floues, des silhouettes indécises émergent à peine maintenant d’une brume couleur safran. Puis, un voile rose, presque irréel, tombe bientôt sur un groupe de villageois assis à même le sol. Transformés en fantômes, ils chantent, imperturbables, des hymnes à la gloire de Krishna. Au rose et rouge, symboles de joie et d’amour, succèdent des vagues d’orange et de bleu synonymes d’optimisme et de vitalité. Fasciné, captivé par cet extraordinaire déferlement, je me sens comme soulevé hors de moi même, plus tout à fait sur terre….
La région de Mathura, est le lieu privilégié pour assister à la fête, qui commémore ici l’amour entre Krishna et Radha, métaphore de l’union entre l’Homme et Dieu, fruit de la “bhakti”, la voie de la dévotion. Pendant plus d’une semaine, les temples de la région accueillent à tour de rôle une foule de fidèles venus de tout le pays. C’est le temple de Barsana qui ouvre les festivités avec une célébration originale, le Lathmar Holi. Selon la légende, le dieu Krishna, fameux pour ses facéties, s’était rendu à Barsana, le village de sa bien aimée Radha, et en avait profité pour flirter outrageusement avec les gopis, les bergères. Offensées, les femmes du village l’avaient alors chassé sans ménagements. Le Lathmar Holi commémore cet épisode avec éclat : Des hommes du bourg voisin de Nandgaon, le village de Krishna, viennent en procession à Barsana et chantent des chansons provocantes à l’adresse des femmes. Celles-ci leur répondent en les frappant vigoureusement à coups de lathis, de longues cannes de bambou ! Les victimes d’un jour se protègent tant bien que mal des grêles de coups qui pleuvent de toutes parts à l’aide de boucliers de fortune. Dissimulées derrière leurs plus beaux voiles, les femmes ne boudent pas leur plaisir et prennent manifestement leur revanche sur les brimades souvent subies au quotidien ! A l’instar de nos carnavals, Holi est l’occasion privilégiée d’un retournement, d’un renversement des perspectives, c’est, selon les mots même d’Alain Daniélou, « le jour où toutes les castes se mêlent, où les inférieurs ont le droit d’insulter tous ceux devant qui ils ont dû s’incliner pendant toute l’année. »
Le lendemain, le Lathmar Holi se poursuit à Nandgaon. Les hommes de Barsana s’y rendent en procession derrière la bannière de leur temple que les passants s’efforcent en vain de leur arracher et sont victimes à leur tour des foudres des villageoises. L’ambiance est électrique et l’assistance, rendue gaie par de fréquentes libations de thandai, une boisson à base d’amandes et de pistaches, agrémentée pour l’occasion de cannabis, n’hésite pas à couvrir les malheureux de sarcasmes et de plaisanteries grivoises. Tout est permis ou presque et il n’est pas bien vu de perdre son calme en ces moments où les tabous volent en éclats !
Les jours suivants, les grands temples de Mathura et Vrindavan prennent la relève, accueillant une foule de plus en plus nombreuse. Une queue interminable s’étire devant le temple de Janmabhumi, où Krishna est supposé avoir vu le jour, tandis qu’à Vrindavan, le vieux sanctuaire de Baki Bihariji fait en permanence salle comble dans un tumulte indescriptible. Dès l’ouverture des portes, la masse compacte des fidèles, contenue à grand peine, se rue dans l’enceinte, accueillie par une douche de pétales, un déluge parfumé de fleurs de jasmin. A intervalles réguliers, les prêtres ouvrent les rideaux qui dissimulent à la foule l’idole de Krishna, trop puissante, selon la légende, pour être longtemps contemplée impunément ! Sous les clameurs, Ils répandent dans l’air confiné, saturé de poussière, des nuées de poudre colorée, celle-là même qu’ils utilisent pour le bain rituel des dieux. Porté, ballotté par le flux et le reflux de la marée humaine, je parviens non sans mal à m’arracher à cet incroyable maelström, à cette extraordinaire débauche de bruit et de ferveur. Impossible le soir venu, d’ôter toutes les traces de couleur sur ma peau et mes cheveux ! D’origine chimique, certains pigments redoutables défient le savon, et la couleur, qui s’infiltre jusque sous les ongles des pieds, mettra plusieurs mois à disparaître ! Paradoxalement, le jour même de Holi, la fièvre semble retomber d’un cran, confinée à la seule matinée. La plupart des temples sont fermés et la fête s’invite plutôt dans les rues. Même si je constate ici et là quelques dérapages dus aux excès de thandai, les festivités gardent un caractère bon enfant. Voisins et amis se rendent visite avec des friandises dans les poches et des plaisanteries à revendre, les passants se croisent en se badigeonnant les joues de vermillon avant de s’étreindre fraternellement pour se souhaiter une joyeuse fête. Holi a, en fait, jeté ses derniers feux la veille, à l’occasion de la crémation de Holika, ou Holika Dahan. Partout, des feux de joie ont été allumés pour commémorer la légende (cf. encadré), repousser les forces des ténèbres et consacrer la victoire du bien sur le mal. Mais c’est à Phalen, à une cinquantaine de kilomètres de Mathura, que le symbole est le plus éclatant et que la réalité rejoint la légende. Un immense bûcher fait d’un incroyable amoncellement de branchages et de bouses de vache a été dressé au centre du village. Juchée dans les arbres et sur les toits alentours, la foule agglutinée en masse recule dans un mouvement de panique lorsque vers trois heures du matin, il s’embrase enfin. Les flammes atteignent bientôt la hauteur des toits et la température devient rapidement insupportable. Pourtant, quelques instants plus tard, un homme, le prêtre du village, se jette dans le brasier qu’il traverse pieds nus avant d’être recueilli, sain et sauf, par une poignée de fidèles. Un extraordinaire défi à l’entendement, un petit miracle qui ressuscite en un éclair toute la force du mythe…

Christophe BOISVIEUX